
La plupart des impacts environnementaux sont évalués de manière structurée. Les projets sont examinés, leurs effets sont analysés, puis des décisions sont prises quant au caractère acceptable ou non de ces effets. Ce processus est nécessaire, et souvent rigoureux.
Mais il a aussi ses limites. Avec le temps, plusieurs activités commencent à interagir, et les écosystèmes se transforment d’une manière qu’aucun projet ne permet d’expliquer à lui seul. C’est là que les effets cumulatifs entrent en jeu, et c’est aussi pourquoi l’échelle à laquelle on les aborde est si importante.
D’abord, que sont les effets cumulatifs?
Les effets cumulatifs peuvent être décris comme les changements environnementaux causés par de multiples activités humaines et processus naturels qui s’accumulent dans l’espace et dans le temps. Cette idée peut être imagée par l’expression la mort par mille coupures.
L’évaluation des effets cumulatifs, quant à elle, correspond au processus visant à identifier, analyser et évaluer ces effets. Ces définitions renvoient à une vision systémique de la gestion environnementale et s’approchent naturellement de la gestion écosystémique, qui s’intéresse aux écosystèmes dans leur ensemble plutôt qu’à un projet pris isolément.
Environnement et Changement climatique Canada a publié une vidéo (en anglais) qui explique les effets cumulatifs en termes simples :
D’un point de vue politique et réglementaire, cependant, les effets cumulatifs sont souvent définis de façon plus étroite comme les effets environnementaux d’un projet en combinaison avec ceux d’autres projets ou activités. Cette définition est conçue pour l’examen de projets plutôt que pour la gestion d’un bassin versant, d’un littoral ou d’une région dans son ensemble.
Cette distinction est importante parce que, dans la pratique, l’évaluation des effets cumulatifs se déroule presque toujours à l’échelle des projets individuels, à moins d’être explicitement menée comme une évaluation régionale ou stratégique.
Pourquoi l’évaluation des effets cumulatifs à l’échelle des projets est devenue la norme
Les processus réglementaires d’évaluation d’impact environnemental (EIE) sont organisés autour des projets. Un projet a un promoteur, une empreinte spatiale, un calendrier, un processus d’examen et un point de décision.
Dans ce cadre réglementaire, les effets cumulatifs deviennent l’un des volets de l’examen d’un projet. La question principale est alors de savoir si un projet proposé est susceptible d’ajouter une pression significative à un environnement déjà affecté par d’autres activités et processus.
Il s’agit d’une question légitime, et l’évaluation des effets cumulatifs à l’échelle des projets demeure une composante importante de la surveillance environnementale. Elle peut aider à identifier des effets additionnels, à soutenir les mesures d’atténuation et à orienter le suivi.
Le plus souvent, toutefois, la conclusion des évaluations environnementales est que le projet est peu susceptible de contribuer à des effets négatifs significatifs, et le projet va de l’avant. Dans ce contexte, les effets cumulatifs dans l’examen des projets peuvent facilement devenir une case à cocher plutôt qu’un cadre permettant de comprendre comment les pressions s’accumulent à l’échelle d’une région entière.
Regarder par le mauvais bout d’un entonnoir
Le problème de fond est un problème d’échelle. Les effets cumulatifs s’accumulent à l’échelle des régions et sur plusieurs décennies, alors que l’évaluation à l’échelle d’un projet demande si un projet donné ajoute une pression significative au contexte régional. Cette vision est trop étroite si l’objectif est la gestion environnementale.
Pour la gestion environnementale, c’est la région qui devrait encadrer le projet, et non l’inverse. Autrement dit, l’évaluation des effets cumulatifs à l’échelle d’un projet regarde par le mauvais bout d’un entonnoir. Elle part d’un projet et élargit juste assez l’analyse pour tenir compte du contexte qui l’entoure.
Cette distinction est importante parce que la gestion environnementale pose des questions régionales. Quels composantes valorisées subissent déjà le plus de pression? Quels stresseurs dominent le risque? Quels sont les principaux chemins d’effet? Où devrait-on prioriser l’atténuation, le suivi ou la planification? Ces questions relèvent beaucoup plus de la gestion écosystémique. Les évaluations de projets peuvent y contribuer, mais elles ne peuvent pas, et ne devraient pas être responsable de, y répondre à elles seules.
C’est précisément pour cette raison que les approches régionales et stratégiques en évaluation des effets cumulatifs sont nécessaires. Une évaluation régionale ou écosystémique des effets cumulatifs commence par le grand bout d’un entonnoir, c’est-à-dire par la région elle-même et par le poids des pressions qu’elle supporte déjà. Ce n’est qu’ensuite qu’elle demande ce qu’un projet donné signifie à l’intérieur de ce contexte élargi.
C’est aussi pourquoi la responsabilité de replacer les projets dans le contexte d’une région entière ne peut pas reposer uniquement sur les promoteurs. Cette responsabilité relève plus fondamentalement des gouvernements et des processus plus larges de gestion environnementale.
Ce que permet une évaluation à l’échelle des écosystèmes
Les approches régionales et écosystémiques en évaluation des effets cumulatifs posent une autre question. Au lieu de demander si un projet ajoute à des effets déjà présents, elles demandent comment de multiples activités interagissent à l’échelle d’une région entière, et ce que cela implique pour la gestion environnementale.
Cette perspective plus large change le type de questions auxquelles une évaluation peut répondre. Une évaluation régionale des effets cumulatifs peut aider à identifier :
- l’état actuel d’une région
- les composants valorisés les plus à risque
- les principaux chemins d’effet
- les activités qui contribuent le plus fortement à ces risques
- les zones où l’atténuation, le suivi ou la planification devraient être priorisés
En ce sens, les évaluations régionales et les évaluations à l’échelle des projets ne doivent pas être perçues comme des approches concurrentes. L’évaluation régionale fournit le contexte qui rend l’évaluation à l’échelle des projets plus pertinente.
Les évaluations régionales gagnent également en importance au Canada, notamment avec l’évaluation régionale de la région du Cercle de feu en Ontario et l’évaluation régionale du Saint-Laurent en cours au Québec. Ces démarches sont encore en évolution : les lacunes de données demeurent importantes, les chemins causaux ne sont pas toujours bien établis, et leur mise en oeuvre est loin d’être parfaite. Malgré cela, elles sont beaucoup mieux alignées avec le défi de gestion plus large auquel l’évaluation des effets cumulatifs devait répondre au départ, et elles constituent un outil essentiel pour la gestion écosystémique.
Travailler à l’échelle de tout l’entonnoir
Chez inSileco, une grande partie de notre travail sur les effets cumulatifs se situe à l’échelle des écosystèmes. Notre expérience comprend des évaluations à l’échelle des réseaux trophiques dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent et sur le plateau néo-écossais au Canada. Elle comprend aussi des évaluations des activités maritimes dans le Saint-Laurent.
Mais notre objectif n’est pas simplement de travailler au niveau des écosystèmes. Il est aussi de reconnecter cette compréhension régionale plus large à l’examen des projets. En pratique, cela signifie développer les outils, les structures de données, les flux de travail analytiques et les systèmes d’aide à la décision nécessaires pour replacer correctement les projets dans le contexte d’une évaluation régionale ou écosystémique plus large.
En ce sens, notre travail couvre l’ensemble de l’entonnoir : des évaluations à l’échelle des écosystèmes qui identifient les risques cumulatifs à travers les régions, jusqu’aux infrastructures nécessaires pour rendre ce contexte réellement utilisable lorsque des projets précis sont évalués. Pour nous, l’évaluation des effets cumulatifs ne consiste pas seulement à produire de meilleures analyses régionales. Il s’agit aussi de rendre ces analyses opérationnelles et de construire un système de gestion des risques à travers le temps.
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